Note sur la fondation Notre Dame de la fontaine Saint Brieuc par J.Trévédy

     En 1897, Julien Trévédy (1830-1908) écrit un texte interressant sur la fondation de la fontaine, le voici :

 

LA FONTAINE DE SAINT BRIEUC

La Fontaine Notre-Dame
LA CHAPELLE DE NOTRE-DAME DE LA FONTAINE

I

La Fontaine de Saint Brieuc.

La route montant du pont de Gouet à Saint-Brieuc
côtoie le ruisseau de Lingoguet sortant de la ville
qu'il a traversée du Sud au Nord. Vers les premières
maisons du faubourg, s'ouvre à droite de la route
une vallée secondaire formant le lit d'un ruisseau
coulant de la fontaine Notre-Dame.

Il y a quatorze cents ans, dans la seconde moitié
du ve siècle, les lieux n'avaient pas l'aspect qu'ils
présentent aujourd'hui : au lieu de maisons, de
jardins, de cultures et de riantes prairies, le flanc
de la colline ne portait qu'un bois et d'épais
halliers. Mais la configuration du sol n'était pas
autre que de nos jours : Le Lingoguet et son mo-
deste aflluent se rencontraient à la même place ; et

la vallée se dédoublait à leur point de jonction (1).

Dans la seconde moitié du ve siècle, vers 460,
des bretons fuyant devant l'invasion saxonne, dé-
barquèrent au havre du Légué sous la conduite d'uii
chef nommé Rigual.

Aussitôt débarqués les émigrants cherchèrent un
lieu où s'établir. Rigual à leur tète, ils remontèrent
le Gouët par sa rive gauche, le passèrent vers le
point du Pont-de-Gouc't, et gravirent la colline
opposée. Arrivé au confluent du Lingoguet et du
ruisseau de Notre-Dame, Rigual prenaut à gaucho
suivit le cours d'eau principal, le Lingoguet ; bientôt
il arriva sur un plateau traversé par une voie pa-
vée (2); à peu de distance au-delà il trouva une clai-
rière qu'ombrageait un chêne-rouvre.

 

C'est en ce lieu que Rigual établit sa demeure, ou,
selon le vieux texte latin, sa cour (auld) c'est-à-dire
le siège de son autorité sur la petite colonie ; la clai-
rière sans doute défrichée est nommée dans les actes
le Champ du Rouvre. C'est sur le Champ du Rouvre
que s'élève la cathédrale de Saint-Brieuc.

Les compagnons de Rigual se répandirent de
proche en proche dans le voisinage. Toutefois ils s'é-
cartèrent peu vers l'Ouest, puisqu'ils ne passèrent
pas les rives escarpées du Gouët.Vers l'Est ils firent
autrement. Une voie romaine coupant la forêt des
abords du Champ du Rouvre au fond de la baie les
invitait à descendre vers Yffîniac (1) ; et dans cette
direction ils trouvèrent d'autres émigrés bretons.
Ceux-ci avaient débarqué un peu auparavant au lieu
ditBrahccdaus l'anse d'Yfliniac; et leur chef nommé
Fracin s'était établi au lieu dit de son nom Plou-
fragan.

Les colons de Rigual eurent bientôt passé la
rivière d'Urne, qui tombe à Yffiuiac. Lui-même eut
un second manoir, une seconde cour au lieu nommé
Lis-Hellion (aula Helioni, aujourd'hui Liceliou) dans
la riche presqu'île d'Hillion.

Vingt-cinq ans après son arrivée, l'autorité et les
domaines de Rigual s'étendaient ainsi du Gouët au
Gouessan. '

Toutefois on peut remarquer que, au voisinage
du Champ du Rouvre, sur la rampe escarpée qui
descend au Gouët, la forêt n'avait pas été sérieuse-
ment entamée, et qu'un chemin vers la mer n'y avait
pas été percé. Les nouveaux venus s'étaient conten-
tés de la voie romaine traversée par Rigual auprès
du Rouvre et qui allait directement au havre de
Cesson.

Or, vingt-cinq ans environ après Fracan et Ri-
gual, attérit au Légué ur.o troupe de cent soixante-
neuf moines bretons. Leur chef était Brioc, déjà sep-
tuagénaire, Brioc était cousin de Rigual; mais,-si
Brioc savait le passage de sou cousin en Armorique,
il ne soupçonnait pas sa résidence en ces parages.

En quête d'un lieu où établir un monastère et ie
centre de son apostolat, Brioc prit à travers la forêt
de la rive droite du Gouët, comme avait fait Rigual,
et arriva bientôt au confluent du ruisseau de Notre-
Dame avec le Lingoguet. Là, quelle direction va-t-il
prendre ? S'il suit la vallée de gauche, le Lingoguet,
il arrivera droit au Champ du Rouvre ; mais il prit
sur la droite en remontant le ruisseau de Notre-Dame.

A quelque cinquante pas, Brioc trouva une source
limpide. Fatigué d'une ascension pénible à travers
le bois, le vieillard se reposa; et il puisa à la fon-
taine, remerciant la Providence d'avoir préparé une

onde si pure pour lui et pour ses compagnons assis
autour de lui.

A ce moment survint un « chasseur » au service
de Rigual. Cette troupe d'inconnus vêtus de peaux
de chèvre ne lui inspire par confiance (1) : il va
prévenir sou maître de l'arrivée des étrangers.
Rigual, malade et de méchante humeur, .ordonne
qu'on chasse ces intrus même par la force, puis se
ravisant, il fait prier leur chef de venir le trouver.

Brioc obéit ; les deux cousins se reconnaissent ;
Brioc guérit Rigual ; et celui-ci, pour témoigner sa
joie et sa gratitude, abandonne à son cousin et à ses
frères toutes ses possessions entre Urne et Gouët,
et se retire à Lis-Hellion. Ce territoire, sauf l'étroite
seigneurie de Cesson, appelé par corruption le
Turnegouët, a fait partie jusqu'à la Révolution
du regaire de Saint-Brieuc. — Mais revenons au
8ème siècle.
La piété populaire ne pouvait manquer de consa-
crer la source à laquelle saint Bricuc avait puisé.
Il semble bien vraisemblable qu'une chapelle l'a
autrefois couverte (1) ; et, la chapelle disparue, qui
pourrait s'étonner que la tradition ait marqué la
place de la fontaine ?

Le sentier depuis élargi qui monte de la route du
Gouët à Notre-Dame marque le creux du Yallon de
la source de Notre-Dame descendant au Lingoguet.
Vers le point où saint Brieuc s'arrêta, il y avait non
une seule source et une fontaine unique, mais deux
sources nées à droite et à gauche du sentier, et
formant chacune sa fontaine (2).

A droite, la source née sur le flanc du Tertrè-
Buetto formait une fontaine qui se déversait dans un
bassin, lavoir ou douet bordé de marches en pierre.
La croyance populaire attribuait à ces eaux une
vertu curative. Beaucoup venaient s'y baigner les
pieds, notamment les malheureux atteints du mal
des Ardents (1) ; et telle est la persistance de la tra-
dition qu'il y a cinquante ans à peine, des vieillards,
sans plus comprendre le sens du mot, nommaient
encore la fontaine et le lavoir fontaine et douet des
Ardents.

Sur la gauche du sentier, une seconde source, née
dans le terrain compris aujourd'hui dans l'enclos de
Montbareil (2) formait une fontaine vis-à-vis de la
fontaine des Ardents. Quand le sentier fut élargi,
cette seconde fontaine se trouva sous l'accotement
du chemin et fut recouverte d'une large dalle dite
de Saiut-Cast, que l'on peut encore voir en place.
C'est à cette seconde fontaine que la tradition réser-
vait le corn de Fontaine de saint Brieuc (3), et la

fontaine garda ce nom même aux jours néfastes où
la ville, sans devenir port, reçut le nom mal ima-
giné de Port-Brieuc.

Cet état des lieux attesté par des souvenirs fidèles
est exactement figuré sur un plan de la ville publié,
il y a moins de quarante ans ; le plan donne au
chemin qui séparait les deux fontaines le nom do
chemin de la Fontaine de saint Brieuc (1).

Depuis longtemps, la fontaine et le douet des
Ardents n'étaient plus visités par les malades ; mais,
il y a quelques années, les deux sources coulaient
encore à ciel ouvert. Même aux jours d'été, elles
épanchaient libéralement leurs eaux limpides. Depuis
le moine du v9 siècle, combien ont-elles désaltéré de
passants montant la longue et rude rampe du Gouët
à Notre-Dame !

Or en 1891-92, les fontaines ont été comblées(2)1
—Pourquoi ? Parce qu'il y a des hommes iguorantee
que tous savent autour d'eux ; ou (c'est encore pire)
pour lesquels ces lointains et religieux souvenirs

sont indifférents, sinon importuns. Cette destruction
que déplorent encore les pauvres gens du voisinage,
a-t-elle eu pour cause ignorance, iusoucianceou hos-
tilité?...

Quoiqu'il en soit, la fontaine de saint Brieuc a
disparu de nos jours, et les traces qui en restent
disparaîtront. Heureusement qu'après cinq années
seulement, il n'est pas trop tard pour sauvegarder
le souvenir de la fontaine bénie. Que faut-il ?

Un signe extérieur qui en marque la place. La
fontaine touchait presque le mur d'enclos du couvent
de Montbareil à son angle nord. Il suffirait d'une
croix fixée à ce mur, avec une inscription indiquant
la place exacte de la Fontaine de saint Brieuc, et
rappelant la première station sur le sol de l'Armo-
rique du moine apôtre du pays, fondateur et patron
de la cité. La croix se nommerait Croix de saint
Brieuc.

Sans ce signe visible, l'ancienne tradition sera
perdue pour la génération qui nous suivra, et il y
faudra peu d'années. Voyez plutôt : Beaucoup
d'hommes vivent aujourd'hui qui ont puisé à la fon-
taine de saint Brieuc, ot pourtant, eux présents,
le nom de Fontaine de saint Brieuc est transféré à
une fontaine voisine dite pendant des siècles Fon-
taine de Notre-Dame. Ce nom était emprunté au
vocable de la chapelle qui la surplombe : et, à sou
tour, la chapelle empruntant son surnom à la fon-
taine, s'est nommée Notre-Dame de la Fontaine (1).
 

 

 

II

La fontaine Notre-Dame (1).

Dès que saint Brieuc fut en possession du vaste
domaine que lui donnait Rigual, sa première pensée
fut de construire une église et un monastère. Il
choisit sur le Champ du Rouvre la place qu'occupe
encore aujourd'hui la cathédrale. Ses moines élève-
ront leurs cases au voisinage de l'église. Plus tard,
des habitants viendront se grouper autour de ce
village monastique; et, comme il est arrivé en tant
de lieux, les moines qui cherchaient la solitude
auront fondé une ville.

A l'exemple de leur chef, les moines se mettent
à l'oeuvre ; mais les constructions prendront du
temps ; eu attendant qu'elles s'achèvent, il faut un

oratoire, un lieu de prière qui soit le centre de ral-
liement des frères dispersés dans les divers ateliers ;
pour cette raison,il faut à l'oratoire le voisinage d'une
fontaine. Or, un peu au-dessus de la source dont nous
avons parlé, coule une autre source bien plus abon-
dante et non moins limpide. C'est ce lieu que saint
Brieuc choisit ; et il construisit l'oratoire au flanc
du rocher au-dessus de la source (1).

Grâce au voisinage de l'oratoire et plus heureuse
que la fontaine de saint Brieuc, la fontaine de
Notre-Dame, subsiste ; elle a même pris sa part des
honneurs rendus à l'oratoire. L'oratoire a été recou-
vert d'une chapelle ; la fontaine a été couronnée de
Pédicule dont je parlerai plus loin ; comme l'oratoire
et la chapelle, la fontaine a reçu la visite ds nom-
breux pèlerins, et comme eux, elle a son histoire.

La source nommée d'abord Orel aurait-elle été
comme on l'a écrit, consacrée par les druides ? On
pourrait répondre que, au temps de saint Brieuc, le
druidisme avait disparu depuis longtemps. Mais res-
tait-il attaché à la source quelque souvenir de l'an-
cien polythéisme? Saint Brieuc eut-il à substituer au
culte d'une divinité païenne le culte de la Vierge
Marie ?

Quoi qu'il en soit, il est permis de croire que, de
bonne heure et peut-être dès le vie siècle, le vocable
de la Vierge Mère, traduit plus tard par le nom de
Notre-Dame, appartint à la chapelle et à la fontaine
contigûe. (1)

 


III

Notre-Dame de la Fontaine

La ville de Saint-Brieuc n'a pas un lieu plus an-
ciennement consacré par la prière, et par conséquent
plus vénérable que l'oratoire de saint Brieuc (2) ; et
la chapelle qui le recouvre, portant le vocable de
Notre-Dame de la Fontaine, participe justement à
cette vénération.

Combien les lieux ont changé depuis que saint
Brieuc prit possession du sol en y construisant son
oratoire, et à combien de chapelles a succédé celle
où les fidèles s'agenouillent aujourd'hui 1

Il n'est pas possible qu'aussitôt après la mort de
saint Brieuc (505) la piété populaire n'ait pas en-
touré de vénération le lieu où il pria d'abord ; on
peut donc supposer une très ancienne chapelle pres-
que contemporaine ,du saint. Ce n'est assurément
pas cette chapelle primitive, mais une autre l'ayant
remplacée qui tombait de vétusté vers la fin du
xive siècle.

Auprès de la chapelle, il y avait, au milieu de
ce siècle, un hôpital ou « hostellerie » gratuite
pour les pèlerins, qui devint une maladrerie ou lé-
proserie (1).

A la fin du xive siècle ou aux premières
années du siècle suivant, Marguerite de Clisson,
comtesse de Penthièvre, fit construire une autre
chapelle (2). Le gracieux édicule appuyé au chevet et
couvrant la fontaine donne l'idée de ce que devait
être l'édifice principal.

Au milieu du xvie siècle, uu accident survenait
au pignon qu'il fallut reconstruire ; mais l'édifice
garda la grâce et les ornements dont l'avaient paré
les << tailleurs de pierres » du xve siècle (1).

On ne voit pas qu'aux xvne et xviu 0 siècles, la
chapelle, heureusement pour elle, ait subi d'autres
réfections. A la fin du siècle dernier, devenue bien
national, elle devait périr : elle fut démolie pres-
que tout entière, et ses débris furent employés
à construire une barricade destinée à fermer le
chemin voisin.

En 1838, une personne dont le nom no peut
être prononcé sans respect à St-Brieuc, Mlle Bagot,
acquit ces ruines et reconstruisit la chapelle, mais
avec une économie qui lui était une nécessité.

Enfin tout récemment M^ l'Evoque de St-Brieuc
et Tréguier a restauré cette chapelle... sans pou-
voir hélas ! ressusciter l'édifice de la comtesse de
Penthièvre 1

Peu de sanctuaires en Bretagne ont vu, dans
le cours des siècles, passer un plus grand nombre
do pèlerins : Notre-Dame de la Fontaine a été la
station ou le but d'un double pèlerinage : le pèleri-
nage des Sepl-Saints de Bretagne, dont nous allons
dire quelques mots ; et celui de Notre-Dame de la
Fontaine, dont nous parlerons ensuite.

Nous ne pouvons donner sur le pèlerinage des
Sept-Saints des détails qui nous entraîneraient trop
loin et répéter ici ce que nous venons de dire ail-
leurs (1). Disous seulement que cette dévotion re-
montant à une très haute antiquité, au xnc siècle
sinon auparavant, fut très populdre pendant tout le
moyen-âge (2).

Les Sept-Saints de Bretagne étaieut les sept évo-
ques venus de la Grande-Bretagne avec les Bretons
fuyant devant les Saxons vainqueurs, et qui sont
ou étaient censés fondateurs des sept évêchés Bre-
tons : les saints Brieuc, à Saint-Brieuc ; Tugdual, à
Tréguier ; Paul Aurélicn, à Saint-Pol ; Corentin, à
Quimper ; Patern, à Vannes ; Malo, à Saint-Malo ;

Samson, à Dol (1). Les évêchés de Rennes et Nantes
étant gallo-romains, leurs fondateurs ne figurent
pas sur cette liste.

Les pèlerins devaient honorer chacun des Sept-
Saints dans son église. Il leur fallait donc faire le
tour de la Bretagne. C'est de là que le pèlerinage
prenait le nom de Tro-Breis (tour de Bretagne).

Pour faire le tour, les pèlerins marchant à pied
suivaient une route construite, disait-on, et pavée
exprès pour eux (2) ; mais qui en réalité existait
longtemps avant qu'il fût question des Sept-Saints :
c'était une suite de voies romaines contournant la
Bretagne, de Vannes par Quimper et St-Pol à
St-MaloetDol, etlatraversantpourrevenir à Vannes.

Malgré les fatigues et les dangers du voyage, les
pèlerins se comptaient chaque année par milliers :
on a calculé qu'une année de la fin du xiv* siècle,
il en passa 35,000 à St-Patern de Vannes. Trente-,
cinq mille c'est à peu près le vingtième do la popu-
lation des sept évêchés (3).

La piété et la charité de nos pères avaient bordé
ces antiques grandes voies de chapelles, de fon-
taines dédiées à des saints nationaux, et si nom-

breuses « qu'elles peuvent en quelque sorte, servir
de jalons pour retrouver ces voies (1)». Le vocable
des Sept-Saints fut souvent donné à ces édifices.
De plus, sur les mêmes routes s'élevèrent des aumô-
neries où le passant pauvre recevait un secours de
route ; et même des a hôtelleries » ou hôpitaux, où le
passant malade ou fatigué trouvait assistance et
repos (2).

Le pèlerinage se faisait d'ordinaire à quatre
époques de l'anuée, nommées les quatre temporaux,
Pâques, la Pentecôte, la Saint-Michel et Noël (quinze
jours avant et quinze jours après) (3).

Pendant les époques ordinaires du pèlerinage,
les reliques de chacun des Sept-Saints étaient expo-
sées dans son église à la vénération des pèlerins.
Dans certaines églises, ceux-ci ajoutaient une dévo-
tion à celle du pèlerinage, Ainsi à Tréguier, après
avoir prié saint Tugdual, ils allaient, au moins de-
puis 1303, prier devant le glorieux tombeau de saint

Yves, A Saint-Brieuc, après avoir vénéré les re-
liques de saint Brieuc, sans sortir do la cathédrale,
ils s'agenouillaiont devant le tombeau de saint Guil-
laume (1217), puis, après cette double station, ils se
rendaient à la chapelle Notre-Dame, pour prier
devant son image et honorer une seconde fois saint
Brieuc dans l'oratoire même construit par lui : les
pèlerins fatigués étaient reçus à « l'hostellerie » ;
et la plupart ne manquaient pas, descendant cent
mètres plus loin, d'aller visiter la fontaine de
saint Brieuc et se baigner les pieds au douet des
Ardents.

Tous les rangs étaient confondus dans ces pieuses
pérégrinations. L'histoire a conservé le nom de deux
pèlerins des Sept-Saints, notre glorieux saint Yves
et le duc Jean V, en 1419 (1).

Mais la chapelle Noire-Dame avait bien d'autres
visiteurs. Elle était, avons-nous dit, le but d'un pèle-
rinage spécial, le pèlerinage de Notre-Dame de la
Fontaine. C'est à ce litre qu'elle reçut la visite de
plusieurs de nos ducs, celle de Jeanne de Navarre,
femme do Jean IV (avant 1394) (1) et celle do la
duchesse Anne devenue Reiue de France.

En 1506, la Reiue partit de Nantes pour aller par
Vannes et Quimper en pôleriuago au Folgoët; le
long de cette longue route elle reçut cet « honneur,
triomphant et magnifique, » ajoutons singulièrement
touchant, que célèbre un contemporain.—«Et estoit
quasi chose miraculeuse de veoir par les champs,
chemins, boys, si grant multitude d'hommes, femmes
et petits enfants qui accouroyent pour veoir leur
dame et maîtresse (2) ».

Au retour, la Reine prit par Morlaix, Tréguier,
où elle s'agenouilla auprès des tombeaux de saint
Yves et du duc Jean V, son grand oncle. De là, par
Guingamp, elle vint à Saint-Brieuc : a Auquel lieu
luy fut la ville tendue honorablement de beau linge
blanc de la faezon du pays. Et là estoyt levesque du
dict lieu, lequel avec son collège, tous les manans,
habitans et citadins de la dicte ville la receurent le
plus honorablement que possible leur fut. Elle ne fut
que environ deux jours en la ville qu'elle ne fut
maudée du Roy... » (3). Mais pendant ce séjour, la
Reine ne manqua pas de visiter Notre-Dame de la
Fontaine.

Pendant cette visite, la Reine ne se doutait pas
que du temps de son bisaïeul Jean IV, le pèlerinage
de Notre-Dame avait été presque l'occasion d'une
guerre entre la France et la Bretagne. — C'est ce que
nous allons voir.

Au mois de janvier 1395 (n. s.) le Roi Charles VI,
députa au duc Jean IV « pour le sommer de réparer
et amender plusieurs cntreprinses et actemtaz
(attentats) faitz par luy et ses gens au préjudice
du Roy, de son ressort, souveraineté et droiz
royaux (1). »
Le choix des députés montre deux choses : l'in-
térêt que le Roi attache au succès de cette démarche
et l'importance du duc de Bretagne.

Le chef de l'ambassade est Philippe le Hardy,
oncle du Roi, duc et comte de Bourgogne, comte de
Flandre, d'Artois, etc., c< lieuteuantdu Roy et ayant
de lui puissance et auctorité ; » — il est accompa-
gné des évoques de Baycux et de Noyon, de Jehan
de Vienne, amiral, du président de la cour des comp-
tes et de conseillers du Roi, seigneurs do Bar, de
Giac, et Guy sire de la Trémoille, Sully et
Craon (1).

Rendez-vous est donné à Jean IV à Angers; là,
l'évêque de Bayeux expose les griefs du Foi, Il y
en a neuf dont de très graves et contre lesquels le
duc devait avoir quelque peine à « proposer excusa-
tious et déblasmes » sérieux.

Nous n'en relevons qu'un : Le Roi se plaint de
voies de fait exercées sur des Malouins venus en
pèlerinage à Notre-Dame-de-la-Fontaine.

Se charge-t-il donc du patronage des habitants
de Saint-Malo? Oui. Il fait dire par ses députés
que « Saint Malo est notoirement de la garde du

Roy et que l'évcsque, chapitre et habitans main-
tiennent que ledit duc n'y a que voir, et que le Roy
y est souveraiu seigneur (1), »

La remise de Saiut-Malo au Roi de France est
une des curieuses aventures de ces temps-là.

Le duc Jean IV obligé des Anglais resta leur très
dévoué serviteur. Rançonné sans pitié par ses rapa-
ces alliés, il était toujours, comme dit Hôvin, « à sec
de finances », et fut grand « inventeur de subsides ».
Des impositions nouvelles le brouillèrent avec l'évê-
que, le chapitre et les bourgeois de Saint-Malo. — De
ces graves débats il reste un témoin que nous pou-
vons admirer encore, la tour Solidor, à l'entrée do
la Rance, qu'on dirait bâtie d'hier, et qui, aînée de
la Tour de Cesson, compte plus de cinq siècles.

Deux évoques de Saint-Malo, Josselin de Rohan,
qui, en 1369, possédait à Saint-Brieuc l'hôtel de Ro-
han, et après sa mort, en 1389, son successeur
Roger de la Motte, prétendirent que, seigneurs d'une
ville épiscopale, ils relevaient directement du Pape ;
sur l'assentiment des bourgeois, l'évêque Roger de
la Motte donna la ville à Clément VII, qui la donna
au Roi Charles VI, lequel s'empressa d'envoyer son
acceptation que les bourgeois ratifièrent. (Juin 1394
à juin 1395).

Prenant ou faisant semblant de prendre son
titre au sérieux, le Roi écrivit à Jean IV pour se
plaindre des vexations que celui-ci exerçait contre
les Malouins. Le duc répondit au Roi, promettant
de les faire cesser ; mais en même temps, il frappa
Saint-Malo d'une sorte d'interdit. Il « fit crier par
toute la Bretagne que nul n'allât à St-Malo sous peine
de corps et biens », — et apparemment il prétendit
empêcher les Malouins de pénétrer en Bretagne.

C'est ce que l'on peut inférer du grief énoncé
comme nous allons dire ; et remarquez que l'atten-
tat dont se plaint le Roi n'est pas reproché à des
brigands (on pourrait s'y méprendre); mais aux offi-
ciers du duc, c'est-à-dire au duc lui-même 1 Lisons
plutôt :

« Depuis que le duc avait écrit au Roi qu'il
ferait cesser les voies de fait contre Saint-Malo, lui
et ses gens, par cspécial le sire de Mangon, avaient
pris sur les gens de Saint-Malo en biens et marchan-
dises la somme de quatre mille livres et plus (environ
250,000 fr. monnaie actuelle) ; et ont été pris quelques
habitants qui allaient en pèlerinage à Notre-Dame de
la Fontaine à Saint-Brieuc, qui sont encore 3U pain
et à l'eau en prison (1). » Or ils ne peuvent être
détenus que par ordre du duc.

Nous n'avons malheureusement pas la réponse
faite à cette aesusation si nettement formulée, ni
la suite immédiate donnée à la plainte. Il est proba-
ble que le duc ne se sera pas obstiné à garder les
Malouins en prison, sauf à protester de sa souverai-
neté sur leur ville.

Le Roi do France laissa dire Jean IV ; et vingt
aus passeront avant que Saint-Malo soit rendu au
duc Jean V. Jamais acte de justice ne fut mieux
mérité. Le duc avait autorisé son frère le comle de
Richemont à servir dans l'armée royale avec cinq
cents chevaliers bretons. Dans la campagne do 1415,
il fit plus : il envoya dix mille hommes d'armes re-
joindre l'armée royale. Le 25 octobre, l'armée bre-
tonne était à une journée de marche d'Azincourt.
Mais les Français ne voulaient pas partager avec
les Bretons l'honneur de la victoire, ils combattirent
sans les attendre et on sait ce qui s'ensuivit.

Le soir, on releva parmi les morts un jeune che-
valier couvert de blessures. Les armoiries peintes
sur son écu le firent seules reconnaître pour Arthur,
comte de Richemont, frère de Jean V. Il fut emmené
prisonnier en Angleterre.

Il en reviendra dans sept ans. Deux ans après, il
sera connétable de Franoe ; il vengera le désastre
d'Azincourt et sa longue captivité. C'est lui qui enga-
geant le combat forcera Jeanne d'Arc à vaincre à
Patay (1429), qui enlèvera le duc de Bourgogne à
l'alliance anglaise (1435), rendra Paris à la France
(1436), sera vainqueur à Formigny (1450); enfin il
formera l'armée qui, victorieuse à Castillon (1453),
chassera l'Anglais de France, et que, devenu duc do
Bretagne et restant connétable, il rêvait de con-
duire sous les murs de Londres.


IV

Il y a quelques années, M^ Fallières, évêque de
St-Brieuc et Tréguier, eut l'heureuse pensée de ré-
parer la chapelle de Notre-Dame de la Fontaine et
l'oratoire de St-Brieuc. Une souscription fut ou-
verte ; et l'accueil qu'elle reçut a prouvé au véné-
rable prélat combien son projet était sympathique à
tous.

Dans la chapelle restaurée, des vitres peintes
rappellent quelques traits de la vie de saint Brieuc.
Sa statue occupe la place d'honneur à gauche de
l'autel. C'est justice : saint Brieuc est là chez lui. La
statue de saint Tugdual fait pendant (1).

L'ancien ôvêché de Tréguier est réuni à l'évêché
de Saint-Brieuc ; saint Tugdual a été pendant mille
ans le patron du diocèse de Tréguier. L'annexion
de Tréguier à Saint-Brieuc n'a pas destitué Tréguier
du patronage de saint Tugdual? Le grand et infati-
gable apôtre, conquérant pacifique de la Domnonée,
depuis le Keflleut qui passe à Morlaix, jusqu'à la
Rance (2), n'est-il pas un des deux fondateurs du
diocèse actuel de Saint Brieuc? A ce titre son imago
n'avait-elle pas sa place marquée auprès de celle de
saint Brieuc? Une fois deux des Sept Saints représen-
tés dans la chapelle, pourquoi ne pas y admettre les
cinq autres ? Ils ont été pendant de longs siècles
associés par la Bretagne entière aux mêmes hon-
neurs que saint Brieuc et saint Tugdual ; et
jusqu'à la fin du dernier siècle, ils avaient des
chapelles ou des autels en communauté avec ces
doux saints.

A cette époque, en exécution de lois barbares,
beaucoup de chapelles des Sept-Saints ont été (avec
tant d'autres églises I) vendues comme carrières ou
livrées à des usages profanes (1) ; et leurs autels ont
été détruits dans les églises saccagées (2).

Cent ans après ces orgies sacrilèges, ne con-
venait-il pas, en reconstruisant la chapelle de l'un
des Sept-Saints bretons, de réunir leurs sept images
dans le même sanctuaire (3) ? C'eût été un acte do
réparation et de justice.

Il faut bien le reconnaître, la- destruction des
autels des Sept-Saints a presque effacé leur souvenir.

Je m'explique ; chacun dos Sept-Saints est encore
individuellement honoré au lieu de sa résidence mor-
telle, comme saint Brieuc et saint Tugdual dans lo
diocèse de Saint-Brieuc ; mais les Sept-Saints ne
sont plus, comme autrefois, as&ociés à des honneurs
communs.

La Bretagne d'aujourd'hui sait-elle même le nom
de ses Sept-Saints ? Non I et comment s'en étonner ?
Au commencement du dernier siècle, D. Lobineau,
notre savant historien, « hésitait sur leurs noms »,
et en dressait une liste inexacte. Or savez-vous qui
le tira de son erreur ?■ Les images des Sept-Saints
sculptées sur le vieil autel de la cathédrale de Quim-
per (1).

Les images des Sept-Saints rapprochées do
nouveau dans la chapelle de sai^t Brieuc auraient
de même ravivé leur mémoire. Or n'était-il pas
patriotique au point de vue breton de ressusciter
leurs noms pour les graver dans le souvenir ?
Les Sept-Saints de Bretagne furent chers à nos
pères ; nous leur devons la même reconnaissance.
Nos Sept-Saints furent non seulement les com-
pagnons, lesguides, les consolateurs des Bre-
tons chassés de leur patrie ; mais les pères et
les fondateurs de la nation Bretonne en Armo-
rique.

Est-ce trop demander pour les Sept-Saints de
Bretagne^ Du moins pouvait-on rappeler et leurs
noms et le souvenir du pèlerinage que la Bretagne
entière leur a voué pendant des siècles. Il suffisait
d'une inscription rappelant cette invocation que des
milliers de bretons ont autrefois répétée .*

et SAINTS BRIEUC, TUGDUAL, POL, CORENTIN, PA-
TERN, MALO ET SAMSON, SEPT-SAINTS DE BRETAGNE,
PRIEZ POUR LES BRETONS I »

Au début de cette étude, j'ai exprimé le voeu
qu'une croix marquât la place de la Fontaine de
saint Brieuc et gardât son nom. Je l'adresse avec con-
fiance aux Religieuses propriétaires de la source
bénie.

Je viens d'exprimer un second voeu en l'honneur
des Sept-Saints de Bretagne. Je le soumets respec-
tueusement à Sa Grandeur Monseigneur l'Évêquo de
Saint-Brieuc et Tréguier, à ce double titre sueses-
seur de deux de nos Sept-Saints.

Voici un troisième voeu en faveur de la Fontaine
Notre-Dame, et indirectement en faveur de la ville
de Saint-Brieuc. C'est à la ville elle-même que s'a-
dresse ce dernier voeu.

Lorsque, le 31 juillet 1838, M" 0 Bagot acquit les
ruines de la chapelle Notre-Dame, la ville se réserva
expressément la fontaine et Pédicule qui la recou-.
vre (1). Depuis cette époque, plus d'un demi siècle a
passé, et la ville n'a fait sur cet édicule qu'un seul
acte de possession : elle l'a entouré d'une grille de
1er pour le protéger contre le jet des pierres : acte
do protection inefficace ; mais qui révèle pourtant
l'intention de sauver le monument d'une destruction
complète.

La ville s'en tiendra-t-elle à cet acte unique et
insuffisant de conservation ? Saint-Brieuc n'a pas tant
de monuments anciens qu'il lui soit permis de lais-
ser en son état de dégradation la fontaine Notre-
Dame (1).

Or, par un heureux sort, la fontaine ne figure
pas sur la liste des monuments historiques ; et la
réparation que la ville déciderait pourrait s'accom-
plir sans l'autorisation et le contrôle de personne (2).
Excellente situation !
Et, une fois la réparation faite, il faut espérer
que la ville saura imposer aux enfants du quartier
le respect de sa propriété (1).

Dire (je l'ai entendu) avec une résignation niaise :
« Les enfants ne respectent rien ; mais il en a tou-
jours été ainsi », c'est faire preuve d'uue coupable
indulgence. J'ajoute : c'est calomnier les enfants voi-
sins de la chapelle Notre-Dame aux siècles passés.
Si ceux-ci avaient été atteints, comme les enfants
d'aujourd'hui, de la manie de la destruction, n'au-
raient-ils pas, durant cinq siècles révolus, accompli
la besogne, ne laissant rien à faire à leurs succes-
seurs du XIXe siècle ?

Mais je suppose que la ville de St-Brieuc se dé-
sintéresse de Pédicule couronnant la fontaine, qu'elle
n'en projette pas la réparation ou qu'elle ne voie pas
le moyen efficace d'en assurer la conservation. Alors
qu'elle renonce,—en ce qui concerne ce monument, —
à la réserve écrite dans le co.urat pe^sé avec M,le
Bagot, dont la communauté des filles du Saint-
Esprit est aujourd'hui l'ayant cause 1

Cette renonciation aura un double avantage.

Avantage pour Pédicule qui sera réparé. La
communauté du Saint-Esprit ouvrira une sous-
criptiou qui sera bientôt couverte; et dans un an,
elle aura fait ce que la ville n'a pas su ou voulu —
je ne dis pas n'a pas pu — faire dans un siècle écoulé.
Avantage pour ta ville qui aura vu, sans bourse
délier, réparer le monument ; et qui sera sauvée
pour toujours, — du. moins en ce qui concerne la
fontaine Notre-Dame, — du reproche de négligence
unaniment et trop justement formulé contre elle
par ses visiteurs du mois de juin dernier.
 

Julien Trévédy a joint une note sur la fondation de la chapelle :

 

En 1636, la ville de Saint-Brieuc reçut la visite
d'un gentilhomme de Normandie nommé Nicolas
Baudot, seigneur du Buisson et d'Ambenay, mili-
taire , diplomate, collectionneur, épigraphiste,
chercheur passionné de voies romaines, de généalo-
gies, de curiosités de tous genres. Du Buisson avait
parcouru la plupart des Etats de l'Europe, lorsque
en 1636 il vint en Bretagne. Il accompagnait Jean
d'Etampes-Valençay, président au grand Conseil,
nommé commissaire du Roi aux Etats qui allaient
s'ouvrir à Nantes. U ne manqua pas l'occasion de
faire le tour de la Bretagne, s'enquérant de tout,
prenant des notes sur tout. A la fin d'octobre, il était
à Saint-Brieuc (1).

Du Buisson a rédigé son Itinéraire en Bretagne
que la Société des Bibliophiles bretons va faire im-
primer et qui offrira un vif intérêt. Le lecteur en
jugera par l'extrait qu'il m'est permis d'en donner.

On reconnaîtra que du Buisson était peu versé —
ce n'est pas un reproche à lui faire — dans l'histoire
généalogique de Bretagne ; mais il avait de bons
yeux, observait, savait rendre compte de ce qu'il
avait vu — c'est un mérite à relever.

Vous allez le voir appeler par leurs noms de Notre-
Dame et de Saint-Brieuc les deux iontaines dont
nous avons parlé ; et la description qu'il donne des
deux vitres de la chapelle Notre-Dame complète et
rectifie sur plus d'un point le procès-verbal dressé,
en 1652, par le sénéchal royal de Cesson et Goëlo(l).

Nous aurons à rapprocher le texte de du Buisson
de celui du sénéchal venu seize ans après lui à Notre-
Dame. Cette confrontation nous apportera de nou-
velles lumières.

Voici le texte de du Buisson (2) :

«... Outre ces trois églises, il y a des chapelles
comme celle de St-Gilles, proche la grande église,
celle de Notre-Dame, au fond de laquelle soubz uu
portique sourt une belle fontaine qui mesle son ruis-
selet avec celuy de la fontaine de Saint-Brieuc, et
s'en vont en celuy de PIngoguet ; et tous ensemble
tombent dans la rivière de Gouët.

» La chapelle est fort jolie et a un vitrail fait de
l'an 1447, où sont les armes des cadets oVAvaugour,
Au grand vitrail sont des armes comme il y en a au
bout boréal de la croisée de Saint-Brieuc (1), à sça-
voir : de gueules au ' lyon d'argent coronné d'or,
mi-parties de gueules et 9 macles d'or, et partout
ce sont M d'or et d'azur coronnées d'or, avec cette
devise : t« Pour ce qu'il me plest. » C'est en bonne
orthographe : « Pour ce qu'il me plaît. »

« La tradition porte que ce fut une Margot de
Clisson mariée à un de Rohan qui la fît bastir. Mais
cela serait fort éstrange que les armes de la femme

fussent devant et au costé droit de celles du mary,
veu que mesme le mary estoit de plus ancienne et
illustre maison. »

Nous verrons plus tard s'évanouir cette objection ;
mais auparavant étudions les deux vitres décrites :
la grande vitre derrière l'autel et une moindre dont
du Buisson ne marque pas la place, mais qui, selon
le procès-verbal de 1652, était du côté de l'épître.
C'est cette vitre qui porte la date de 1447 non relevée
dans le procès-verbal. Nous viendrons tout à l'heure
à cette date, mais passons d'abord en revue les
écussons décrits par du Buisson.

Au vitrail latéral du Buisson signale : « les armes
des cadets d'Avaugour... » L'auteur veut dire appa-
remment les armes d'Avaugour, cadets de Bretagne,
c'est-à-dire les armes des anciens Penthièvre, dé-
pouillés do faut leur comté moins le Goëlo, par Pierre
de Dreux (1212-1225), et ayant pris le nom d'Avau-
gour, une seigneurie du Goëlo. Mais c'est une erreur.
Les armes d'Avaugour étaient anciennement un arbre
chargé de trois pommes ; quand les Penthièvre pri-
rent le nom d'Avaugour, les armes devinrent d'argent
au chef de gueules (1). Or, ces armes, du Buisson ne
les a pas vues. Ce qu'il a vu, ce sont les ermines
signalées à la môme place par le sénéchal, en 1652 ;
mais signalées à tort comme les armes de Bretagne,

Le sénéchal n'a pas remarqué que les ermines sont
entourées d'une bordure de gueules. Dès lors,
l'écusson chargé d'ermines n'est pas l'écusson de
Bretagne, c'est l'écusson de Penthièvre.

Sur ce point aucun doute. En 1633, une question
de compétence sur la chapelle s'élève entre le séné-
chal royal et le sénéchal des regaires. Le premier
veut voir dans l'écusson en supériorité les armes
des ducs de Bretagne, comme fondateurs de la cha-
pelle ; et le Roi, dit-il, est leur successeur au droit
de fondateur. Mais l'évêque établit par des pièces
que les Penthièvre sont fondateurs ; ils ont donc
leurs armes en supériorité (1).

Ajoutons que les armes de Penthièvre ne sont pas
posées là en souvenir des anciens Penthièvre devenus
d'Avaugour au xur» siècle; mais en marque de la
fondation faite par les nouveaux Penthièvre, posses-
seurs du comté rétabli par le duc Jean III (1317) en
faveur de son frère Guy, époux de l'héritière de Pen-
thièvre-Avaugour.

La description de la grande vitre derrière l'autel
est conforme à la description de 1652 : elle nous
montre un écusson de gueules au lion d'argent ram-
pant couronné d'or (2), armes des Clisson, puis un
écusson mi-parti du même et de gueules à neuf ma-
cles d'or, armes des Rohan ; enfin du Buisson, comme
le procès-verbal, signale un semis de M couronnés
d'or avec la devise audacieuse de Clisson : « Pour
ce qu'il me plaist», que le sénéchal n'avait pu lire (1).

L'attribution de ces armoiries est bien simple.

De son premier mariage avec Catherine de Laval,
Clisson avait eu deux filles. C'est l'aînée, Béatrix,
qui fut mariée à Alain (VIII), plus tard vicomte de
Rohan. La cadette,Marguerite, à laquelle duBuisson
donne pour mari un Rohan, épousa, le 20 janvier 1387,
à Moncontour, Jean de Blois, fils aîné de Charles de
Blois et de Jeanne de Penthièvre, que la mort de sa
mère (10 septembre 1384) avait fait comte de Pen-
thièvre.

En 1388, Clisson, qui approchait de la soixantaine,
épousa Marguerite de Rohan, tante paternelle du
mari de Béalrix, veuve, depuis près de vingt ans,
de Jean de Beaumanoir, le chef héroïque des
Trente (1350).

Cela dit, rien de plus facile que de faire l'applica-
tion des armoiries. Les crmiues de Bretagne avec
bordure de gueules appartiennent à Jean, comte de
Penthièvre, et aux cinq enfants mineurs qu'il a laissés
en 1403. — Le lion appartient aux Clisson et à ce titre
à Marguerite, comtesse de Penthièvre. — L'écusson
mi-parti de Clisson et de Rohan porte les armes
accolées de Clisson et de sa seconde femme.

Ici se placent trois observations :

1° Du Buisson (ni du reste le procès-verbal de
1652) ne signale pas un écusson mi-parti de Pen-
thièvre et de Clisson. L'absence de cet écusson induit
à penser que la vitre a été posée quand la comtesse
de Penthièvre était veuve, après janvier 1403.

2° Ce n'est pas l'écusson de Clisson, mais c'est
celui de Penthièvre, qui occupe la vitre en supério-
rité. Il semble que la comtesse douairière de Pen-
thièvre ait voulu marquer que c'est à la maison de
Penthièvre, à ses enfants, au nom desquels elle agit,
qu'appartiendra le titre de fondateur.

3° Au contraire de ce que nous venons de dire à
propos de l'absence do l'écusson mi-parti de Pen-
thièvre et de Clisson, la présence de l'écusson mi-
parti de Clisson et de Rohan nous permettra de
conclure qu'il a été posé du vivant des deux époux.
Or Marguerite de Rohan est morte après le 14 dé-
cembre 1406, et Clisson le 23 avril 1407.

Nous aurons à revenir sur ce dernier écusson.
Pour le moment, résumons-nous en disant :
D'après les armoiries peintes aux vitres, la cha-
pelle Notre-Dame a été probablement édifiée de 1403,
date du veuvage de Marguerite de Clisson, à 1406 et
1407, dates de la mort de la seconde femme de
Clisson et du connétable lui-même.

Voudrait-on voir dans la date 1447, la date ap-
proximative de la fondation de la chapelle ?

On a remarqué avec raison que Marguerite de
Clisson n'a pu faire travailler à Notre-Dame, de
l'année 1420 à 1441, date de sa mort (1) : 1420 est la
date de l'attentat des Penf.hièvre sur Jean V et de la
confiscation qui punit leur félonie et qui dura jus-
qu'en 1448.

Mais dira-t-on : « Si la comtesse n'a pas elle-
même posé la vitre de Notre-Dame, c'est que la
chapelle n'était pas achevée en 1420 ?» — Combien
est-ce invraisemblable I Digue fille do son père, Mar-
guerite savait se faire obéir. Qui croira qu'ayant
commencé à édifier Notre-Dame, en 1406 au plus
tard, elle ait attendu patiemment l'achèvement de
cet édifice pendant plus do quatorze années ?

Qui pourrait démontrer que la date 1447 est
la date de la première pose de la vitre? Ne
remarque-t-elle pas plutôt un rétablissement de la
vitre après quelqu'accident ou même de simples
réparations ? (1)

Du reste, à raison de la confiscation dont nous
venons de parler, les Penthièvre n'ont pu faire ces
réparations avant cette année 1447.

Olivier de Penthièvre, fils aîné de Marguerite, était
mort, en 1433, sans avoir obtenu la restitution du
Penthièvre ; son titre passa à son frère puîné, Jean,
seigneur de l'Aigle en Normandie, qui n'avait pas
personnellement pris part avec ses deux frères à
l'arrestation de Jean V. La mort du duc (28 août 1442)
facilitait un rapprochement ; et, en 1445, le duc Fran-
çois Ier manifesta l'intention de recevoir en grâce ses
cousins do Penthièvre (2).

Des négociations furent entamées qui aboutirent
au traité conclu à Nantes, le 27 juin 1448, entre le
duc et Jean de Penthièvre agissant en son nom et au
nom de toute sa maison (3).

En 1447, le Penthièvre n'est pas encore restitué au
comte Jean ; mais le respect qu'il témoigne au duc (4),
et la bonne volonté de celui-ci assurent l'heureuse
issue des négociations. Comment le duc aurait-il
refusé à Jean de Penthièvre l'autorisation de rétablir
ou de réparer la vitre de Notre-Dame avec ses ar-
moiries, celles de sa mère et de son aïeul le conné-
table? Et en rétablissant ou réparant la vitre, Jean,
on n'en peut douter, se conformera aux descriptions
qu'il a des armoiries.

Mais l'écusson mi-parti de Clisson et Rohan nous
apporte, je crois, une autre révélation. Nedémontre-
t-il pas que les deux époux ont contribué, avec leur
fille et belle-fille, à l'édification de la chapelle Notre-
Dame? Comment expliquer autrement la présence
des armes de la maison de Rohan à laquelle Mar-
guerite de Clisson est étrangère ? Nous ne le voyons
pas.

La participation de Clhson et de sa femme à la
fondation de Notre-Dame de la Fontaine n'a rien
d'invraisemblable... au contraire I

Le second mariage de Clisson fut pleinement agréé
de ses filles. En devenant femme d'Alain de Rohan,
Bôatrix était devenue nièce do Marguerite do Rohan ;
et des liens d'autre nature unissaient les deux fa-
milles.

A sa mort (vers 1368), le maréchal de Beaumanoir
avait laissé d'un premier mariage deux fils, Jean,
assassiné (en 1386), et Robert, qui vengea la mort
do son frère au fameux duel du Bauffay. De Margue-
rite de Rohau, le maréchal laissait trois filles, dont
l'aînée, Jeanne, fut mariée à Charles de Dinan, sei-
gneur de Montafilant et de Châteaubriant. Elle lui
avait donné cinq fils quand elle mourut en 1393 (1).

Fidèles partisans de Charles de Blois, les Beau-
manoir se rangèrent sous la bannière de Clisson
dans ses luttes armées contre le duc Jean IV. Com-
ment ses filles auraient-elles méconnu les services
rendus à leur père, le courageux dévoûment de
Robert lors du guet-apens de Vannes (1387), et la
reconnaissante amitié dont Clisson honorait Ro-
bert (2) ?

Ces circonstances ne furent saus doute pas étran-
gères au mariage de Clisson avec la veuve de Beau-
manoir. Ce mariage amena entre les deux familles
une seconde union : un jour, la comtesse douairière
de Penthièvre donnera sa plus jeune fillo, Jeanne, à
Robert do Dinan, petit fils de Marguerite de Rohan (3).
Les oncles du Roi disgraciant Clisson, en 1392,
Pavaient condamné à ne plus tirer Pépée de conné-
table. Après la paix tardive d'Aucfer (1395), Clisson
s'enferma dans la retraite; il n'en sortit guère que
pour venir armer chevalier le jeune duc Jean V, au
jour de son couronnement (23 mars 1401.) De ce jour,
le connétable ne revêtit plus l'armure ; et nous pou-
vons nous le figurer drapé dans « la houppelande
rouge doublée de martre » qu'il léguera à Bertrand
de Dinan, petit-fils de Marguerite de Rohan.

C'est au château de Josselin que Clisson et Mar-
guerite de Rohan passèrent leurs dernières années.
Le château était le chef lieu du comté de Porhoët
que Clisson avait donné à Bôatrix en la mariant à
l'héritier de Rohan ; mais il y restait le maître ; et
il y recevait la visite de ses filles.

Dans leur solitude, les deux époux revenaient aux
jours passés. Clisson se reprochait bien des actes de
violence, il essayait de les réparer par des fonda-
tions pieuses et des aumônes. Mais un fait surtout
effrayait ses scrupules et ceux de sa femme.

En 1375, Jean IV exilé en Angleterre tentait de
ressaisir le duché. Prévoyant une entreprise sur
Saint-Brieuc, qui était ville ouverte, Clisson n'hésita
pas à munir de défenses les tours massives de la
cathédrale. Il attira ainsi la guerre sur l'église qui
gardait les reliques de saint Brieuc et le tombeau de
saint Guillaume. Jean IV battit les tours pendant
quinze jours sans pouvoir les forcer ; mais non sans
causer de grands dommages à l'église.

Dix-neuf ans plus tard (en 1394), les rôles sont
intervertis : les soldats de Jean IV sont logés dans
les tours. Clisson bat l'église de ses machines, s'en
empare, s'y enferme, la fortifie de nouveau ; mais
l'église transformée en forteresse est à demi-ruinéo.

La commune préoccupation des deux époux à cet
égard est démontrée par leurs testaments rapportés
en 1406 et 1407, à une époque très voisine de leurs
morts (1).

La première, Marguerite de Rohan lègue « aux
fabriques de l'église cathédrale et du manoir de St-
Brieuc, pour ce qu'elle a été endommagée par les
guerres, à chacune des dites fabriques, 500 livres. »-—
Quelques jours après, Clisson laisse « à l'église de
St-Brieuc pour la réparation d'icelle 300 livres ».
Ces trois sommes représentent environ 100.000 fr.
monnaie actuelle (1).

Pendant que Clisson et sa femme sont dans ces
disposions d'esprit, la comtesse de Penthièvre se
met à rebâtir ia chapelle Notre-Dame. Le luxe avec
lequel elle décore l'édifice lui coûte cher. Supposez
qu'elle recoure à la bourse de son père et de sa belle-
mère. Lui faudra-t-il beaucoup supplier pour obtenir
un don en l'honneur de « la benoiste et glorieuse
Vierge Marie », à laquelle les deux époux recom-
mandent si pieusement leurs âmes ? La construction
de la chapelle couvrant l'oratoire de saint Brieuc ne
sera-t-elle pas, d'ailleurs, comme une réparation faite
au saint pour les dommages causés à son église ?

La chapelle Notre-Dame n'est pas nommée dans
les testaments de Clisson et de Marguerite de Rohan ;
sans doute parce qu'elle est déjà construite ; et peut
être dès ce moment les écussons accolés de Clisson
et de Rohan disaient-ils aux visiteurs et aux pèle-
rins de Notre-Dame ce qu'ils nous disent aujourd'hui,
que Clisson et Marguerite de Rohan ont largement
contribué à la construction de la chapelle.
Que l'honneur de la fondation de Notre-Dame
reste à Marguerite de Clisson et à ses enfants, soit 1
Mais ne dénions pas au connétable de Clisson l'hon-
neur d'avoir été avec Marguerite de Rohan, le bien-
faiteur insigne de la chapelle ; et que son souvenir y
reste uni à celui de sa fille !

Clisson fut une des illustrations de temps très
différents des nôtres, mais qui ne furent pas san3
grandeur. Il estuue'denos gloires bretonnes. Il a
dignement tenu Pépée de la France entre Du Gues-
clin, notre premier connétable, et le troisième, Ar-
thur, comte de Richemont, notre duc Arthur III,
auquel l'histoire n'a pas fait « toute la place qui lui
appartient (1). » C'est lui, en effet, quoi qu'on dise
aujourd'hui, qui a chassé l'Anglais de France (2).
Rappelons surtout à l'honneur de Clisson son projet
de descente en Angleterre. Suivant la pensée de Du
Guesclin, il voulait porter la guerre chez les Anglais.
Tout était prêt dans le port de Tréguier ; Clisson allait
prendre la mer, lorsque le duc Jean IV l'arrêta traî-
treusement à Vannes. Supposez Clisson vainqueur
sur la terre anglaise : c'était la Frauce vengée de
Crécy et de Poitiers,—et qui sait? — préservée peut-
être d'Azincourt et des désastres qui suivirent jus-
qu'aux jours bénis où Dieu prenant pitié de la France
suscita Jeanne d'Arc.

« la patrie comme la noble fille de Lorraine, à l'époque
« la plus sombre de notre histoire, sauva le royaume et
« avec lai la nation française encore au berceau. »

Le rapprochement des deux noms de Du Guesclin et
de Jeanne d'Arc ne va-t-il pas induire en erreur et les faire
prendre pour compagnons d'armes, quand un demi-siècle
les sépare ? Passons. — Mais dans le reste pas un mot
qui ne soit une erreur. Du Guesclin n'a pas incarné la
patrie française : et pour une bonne raison : breton, il
n'était pas français. — L'époque la plus sombre de notre
histoire est venue après sa mort (1380), arec la folie de
Charles VI, le désastre d'Azincourt, la prise de Paris, l'al-
liance du duc de Bourgogne avec l'Anglais, le traité de
Troyes, etc. (1420 quarante ans après Du Guesclin). Il n'a
donc sauvé ni le royaume ni la nation française encore au
berceau. Erreur ! Tous les historiens ne placent-ils pas la
formation de la nation au XIe et XIIe siècles (avant Bou-
vines — 1214)?

Cette phrase est extraite du discours de M. le Président
de la République au banquet de Rennes. Août 1896.


 

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